Bio-conservateurs contre transhumanistes : une prophétie

Tribune | "Sentinelle" attentive, l’auteur s’interroge sur une hypothèse de Ludovine de la Rochère, présidente de La Manif pour tous : la transformation du clivage politique gauche-droite en confrontation transhumanistes/bio-conservateurs. Le 18 juin 2015 était une journée compliquée, où il fallait faire des choix cornéliens. Je passe sur Laudato Si', je m'y jetterai dès que possible. Ma boulimie m'a conduit à quitter avant son terme la Manif (pour tous mais contre la GPA) du Palais de Justice pour aller écouter le cardinal Barbarin parler d'engagement des chrétiens à St-Léon, et enfin à enfourcher mon Vélib' pour rejoindre les Veilleurs dans le pré carré des Sentinelles : la Place Vendôme. Je n'y suis pas resté jusqu'au petit matin comme d'autres, à cause de l'horaire barbare du train d'où je commence d'écrire ce billet… Ludovine de la Rochère intervenait devant les Veilleurs pour nous donner ses clefs de lecture d'une situation politique que nous connaissons tous, et pourquoi 2017 ne sera pas une panacée, faute d'une alternance crédible qui disposerait d'une vraie ossature, et non flasque comme un mollusque. Elle a eu (je pense) raison d'insister encore sur le caractère primordial de l'investissement dans le champ culturel, préalable à toute tentative de reconquête politique : Veilleurs et Gavroches ont du travail pour quelques années ou générations. Mais elle s'est risquée à une prophétie dont je souhaite me faire ici l'écho : Demain, le clivage gauche-droite dépassé et ne survivant qu'en raison de l'inertie des structures et des esprits, sera remplacé par une opposition entre transhumanistes et bio-conservateurs. De vieux schémas Que la date de péremption, ou d'obsolescence programmée de ce vieux clivage soit de plus en plus proche, c'est une évidence, même si je ne me risquerais pas à avancer une date pour l'inhumation. Nous sommes un pays étrange : • où une grande partie de la gauche n'a pas encore abandonné la tentation marxiste pour envisager la social-démocratie (quoiqu'en disent certains bonimenteurs) – d’où une grande confusion doctrinale et une compromission permanente pour « préserver » l'unité de la « famille » ; • où la droite n'a jamais accepté que d'être très marginalement libérale, le poids du colbertisme et du jacobinisme national ayant de longue date « sacralisé » l'autorité de l'État, dans des proportions sans doute déraisonnables ; • où le centre continue d'imaginer qu'il existe. Au vu de ce constat, j'aurais envie de réaffirmer mon agnosticisme politique, fidèle à l'Ailleurs de Michel Jobert et refusant l'hémiplégie mise en évidence par Raymond Aron, en assumant les inconvénients et les avantages de ce non-choix. Voici donc quelques réflexions macérées au sujet de cette prévision de Ludovine de la Rochère. L'histoire Quand Gilgamesh plonge pour chercher l'herbe qui lui conférerait l'immortalité, il est dans cette démarche transhumaniste, et si le serpent lui ravit son butin, c'est peut-être que le narrateur est conscient de la nature transgressive de cette recherche (pour mémoire Odysseus chez Calypso refuse de lui-même l'ambroisie qui aurait le même effet). Dans le stade d'Olympie, le juge qui sentait l'haleine des athlètes pour y déceler l'odeur du vin, présumé dopant, est la première réponse du bio-conservatisme à laquelle je pense. Plus proches de nous, les alchimistes recherchaient tant la possibilité de faire de l'or que celle de prolonger la vie. Il ne faut donc pas imaginer que cette tentation transhumaniste est neuve. Sa nature intrinsèquement transgressive a été très tôt identifiée. Il convient donc d'analyser notre histoire passée au travers de ce nouveau prisme pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants du transhumanisme. Bi ou multipolaire ? Les sociétés qui tentent de vivre de façon démocratique sont organisées le plus souvent sur une vie politique bipolaire. Elle a longtemps été structurée sur un axe opposant assez artificiellement le capital + conservatisme + nationalisme au travail + solidarité + liberté (sauf celle d'entreprendre), même si parfois les choses ne sont pas aussi tranchées. Existe-t-il une fatalité à la bipolarité politique ? N'est-il pas possible d'imaginer qu'une société démocratique ou qui le prétendrait ne se contente pas d'un et un seul axe d'analyse ? Pensons à l'exemple d'Israël où l'opposition entre conservateurs et travaillistes a longtemps structuré le paysage politique, mais n'est plus pertinente : des partis religieux ou ethniques ont pris assez de pouvoir pour rendre cette clef de lecture très insuffisante. Les puissances de l'argent Le transhumanisme est aujourd'hui porté par de grandes entreprises très riches, Google étant le chef de file. Les universités ont besoin de leurs financements et de leurs investissements pour acquérir les connaissances scientifiques ; chez elles, les solutions techniques sortent pour ces étranges financiers du cadre strict de l'analyse de rentabilité : horizons trop lointains, aléas techniques et financiers importants, probabilité de réussite trop aléatoire. Mais une fois ces techniques accessibles, nul doute qu'elles ne soient commercialisées et que des prestataires en humanité augmentée vendent à des clients le fruit de leur travail, exploitant ce que l'on appelle un couple (produit ; marché). Une fois ses besoins élémentaires satisfait, le sapiens sapiens a tendance à jeter son dévolu sur ce qui rend jaloux son voisin : ne voit-on pas déjà dans certains milieux et pays, des quasi-concours d'implants mammaires et autres retouches de chirurgie esthétique 1 ? Celui qui sera plus et mieux augmenté que son voisin gagnera peut-être cette compétition des vanités, mais peut-on écarter d'emblée l'hypothèse que ce transhumanisme ne soit, tout compte fait, qu'un marché futur, un simple fragment de libéralisme et pas une idéologie politiquement structurante 2 ? Je l'envisage, mais mon intuition me souffle à l'oreille que c'est bien une idéologie. Le curseur Un exosquelette qui permet à un infirme de se mouvoir ou de réaliser des gestes de la vie est l'aboutissement d'une démarche thérapeutique. Un bras articulé dont le fonctionnement est commandé par le cerveau sur lequel il a été branché est aussi une conquête d'autonomie pour l'infirme. Et puis un jour, les lenteurs mécaniques de ces excroissances artificielles s'amenuiseront et disparaîtront : les membres deviendront aussi plus rapides, plus réactifs et plus résistants à la fatigue et à l'usure que des os, des muscles, des tendons et des nerfs qui seraient sains. L'équipement de l'infirme le rendra plus performant que l'homme en bonne santé 3. Dès lors, la même technique pourra servir à guérir ou à augmenter la capacité de l'homme. Nous ne serons plus confrontés à un problème booléen dont la réponse tranchée oui/non/vrai/faux est d'un grand confort intellectuel, mais à un problème de positionnement de curseur : où s'arrête la zone de l'utilisation acceptable d'une technologie, où commence l'inacceptable ? Ce sera la porte ouverte aux controverses les plus byzantines, peut-être les plus stériles du relativisme. Mais il faut donc s'y préparer comme à un combat long et obscur et particulièrement difficile. Mon coming-out L'idéologie du transhumanisme est pour moi une découverte récente. Je n'ai bien évidement pas encore réellement tout compris, tout assimilé : j'ai tant à découvrir sur ce sujet. J'y ai juste reconnu un masque qui cache (mal) la tentation de l'insondable orgueil de l'homme – qu'il s'agisse de l'agnostique ou l'athée qui refuse la finitude de l'homme ou l'Adam qui en mangeant le fruit croit se rendre égal à Dieu. Sortir des limites de son corps. Repousser la mort bien au-delà de ce qu'elle serait naturellement. S'affranchir des hasards ou déterminismes de la nature. Augmenter ses performances. Voilà les objectifs de ceux d'en face. J'ignore si ce nouvel axe annoncé par Ludovine de la Rochère sera LE clivage structurant du débat et des combats politiques dans un futur encore indéterminé. Je ne suis, pour ce qui concerne sa prophétie, qu'un agnostique attentif. Mais j'ai trop peur qu'elle puisse avoir raison, et son intuition ainsi formulée mérite que l'on veille. Une conséquence plus anecdotique pour ce qui me concerne, même si elle est de peu d'importance pour la société des hommes : Je vais peut-être faire mon coming-out politique comme bio-conservateur. Je le fus, tel un M. Jourdain crypto-prosateur, pendant des années. Cela sera désormais public.

Rémy Mahoudeaux

Sur ce sujet : De Jean-Michel Castaing : http://www.libertepolitique.com/Actualite/Decryptage/La-tentation-chimerique-du-transhumanisme

© Photo : BloodyWinston

__ 1 Provocation volontaire de ma part en citant ce qui relève du plus futile. 2 Quand bien même le transhumanisme ne serait qu'un marché, il peut aussi en être un immoral, comme celui de la drogue, le trafic d'arme, la prostitution etc., et mériterait en cela d'être mis sous surveillance. 3 C'est déjà l'histoire qui est arrivée à Oscar Pistorius, d'une certaine façon.

initialement publié sur Liberté Politique